Gratitude.ME | Michael Eddy
Cette entrée de blogue est tirée du projet Gratitude.me de Michael Eddy réalisé lors d’une résidence à Sporobole dans le cadre du chantier ia.

Q : Pourriez-vous répéter, s’il vous plaît? Je ne comprends pas pourquoi vous avez voulu faire un faux dépôt de brevet.
R : Ce n’est pas un faux dépôt de brevet. C’est potentiellement un vrai dépôt de brevet.
Q : Mais pourquoi ne pas avoir déposé une vraie demande de brevet?
R : Parce que ça coûte des milliers de dollars. C’est un projet artistique, je ne m’attends pas à tirer de bénéfices de mon invention.


Q : Ah, donc c’est un faux brevet? Autrement dit, ce n’est pas une invention sérieuse?
R : Non, c’est potentiellement un vrai brevet. Je me suis appliqué à imiter les conditions formelles et le libellé de ce type de document. Et c’est une bonne invention, je suis prêt à la défendre. Mais avez-vous déjà regardé ce qu’il y a dans la Base de données sur les brevets canadiens? [Rires]
Q : Je ne vois pas ce que la Base de données sur les brevets canadiens a de si drôle.
R : Voyons donc, les gens brevettent les pires niaiseries. Des formes spécifiques de popsicles, par exemple. On y trouve des brevets hyper compliqués dans le seul but de bourrer la description de détails. La moitié de cette base de données ne contient que des titres : ni résumé, ni description, ni revendication, ni même la moindre illustration. À peine l’idée d’une idée. Vous ne trouvez pas ça drôle?

Q : Je trouve que ce n’est pas très fort de dénigrer la Base de données sur les brevets canadiens. Vous ne semblez pas prendre la propriété intellectuelle au sérieux. Alors, pourquoi avoir mis autant d’efforts dans ce document? [Soupire] Bon, reprenons : parlez-moi donc de votre invention, puisqu’elle est si « bonne ». Mais soyez bref.
R : D’accord. C’est simple, mon invention consiste en un système d’accrochage de documents composé de quatre éléments : des noyaux d’avocat, des brochettes en bambou, des crochets à vis et de la ficelle. Tout est dans le document que vous avez sous les yeux.
Q : Oui, je vois, et vous l’avez nommé « Système Gratitude ». Il faudra m’expliquer ce que cela signifie. Mais tout d’abord, vous prétendez que votre invention est simple et durable. Mais a-t-elle une réelle utilité? N’oubliez pas que vous êtes sous serment.
R : Oui. En matière de systèmes d’accrochage de documents, le Système Gratitude se distingue des cloisons mobiles, des tableaux en liège suspendus à des chaînes, des sandwichs de feuilles de plexiglas maintenus par des câbles aéronautiques, ou encore des projections sur écran en acrylique. Il est simple, bon marché, polyvalent, très léger et, dans une large mesure, jetable. Tout est dans le document devant vous…

Q : Mais à quoi sert votre système, finalement? Vous vous attendez à ce que les gens le reproduisent, par exemple, dans une foire commerciale, dans un centre d’achats pour exposer des dessins d’enfants, dans une bibliothèque pour présenter des journaux? Votre système est-il aussi pratique que vous le prétendez?
R : Il l’est. Je l’utiliserai pour présenter les documents illustrés ici dans le cadre d’une exposition si jamais j’arrive à convaincre quelqu’un de me prendre au sérieux. Quoi qu’il en soit, tout le monde peut l’utiliser. C’était le but du document devant vous : faire connaître l’invention. Et regardez ce logo en quatrième de couverture : il signifie que le contenu de ce zine décrivant l’invention est protégé par une licence CC BY-SA, ce qui signifie « Creative Commons Attribution – Partage dans les mêmes conditions ». Dans le cas où vous effectuez un remix, que vous transformez, ou créez à partir du matériel composant l’Œuvre originale, vous devez diffuser l’Œuvre modifiée dans les mêmes conditions, c’est-à-dire avec la même licence avec laquelle l’Œuvre originale a été diffusée. Cette dernière phrase est tirée du site de Creative Commons.


Q : Quel a été le tirage du document Système Gratitude?
R : Oh, environ 32 exemplaires.
Q : [Lève les yeux au ciel] Vous ignorez le nombre exact?
R : Eh bien, je l’ai imprimé en utilisant un risographe, un appareil capricieux aux résultats imprévisibles. Disons qu’il y a une édition de 29, et trois autres exemplaires avec des couvertures légèrement différentes.
Q : Ce n’est pas énorme. N’aurait-il pas été plus judicieux de publier une story Instagram ou quelque chose du genre? Combien avez-vous d’abonné·es? Plus de 32, j’imagine. Pourquoi avoir choisi ce support étrange et voyagé jusqu’à Sherbrooke pour utiliser la machine EZ 220 U de Sporobole?
R : Ouache, je n’ai pas d’abonnés et je déteste Instagram. Je pense que ç’a ruiné toute une génération, mais je m’égare… Pour moi, une risographie, par son aspect performatif, dégage aussi une forme d’authenticité. C’est une copie imparfaite, une œuvre à moitié achevée, dans son apparence, sa texture. Et je voulais diffuser cette idée d’invention d’une manière publique et artistique, en exagérant aussi le côté authenticité ‒ voyez les grosses empreintes digitales en filigrane sur les pages. En y regardant de plus près, on voit la licence Creative Commons filigranée dans les empreintes elles-mêmes. Bref, l’idée était que, si je ne pouvais pas faire entrer mon invention dans la Base de données sur les brevets, je pouvais à tout le moins la faire passer clandestinement dans le régime de propriété intellectuelle centré sur l’art : le droit d’auteur. Dès que vous diffusez une œuvre, vous en détenez le droit d’auteur. C’est bien, non?

Q : Et pourtant, on n’a pas l’impression que vous vous souciez de la propriété intellectuelle. Ou est-ce le cas? Êtes-vous hypocrite? Vos réponses semblent délibérément confuses. Reculons un peu, parlons du titre. Que signifie « Système Gratitude »? Essayez-vous d’avoir l’air vertueux en faisant semblant de reconnaître la contribution d’autres personnes à la conception de votre invention? Je vois que vous avez un tas de témoignages de vos amis. Je gagerais que vous êtes un ami exigeant. Ou bien pensez-vous que c’est nous qui devrions vous remercier pour votre invention? Ou encore, parlez-vous d’un système d’échange non monétaire?
R : Hmm, en quelque sorte. Mais c’est plus compliqué que ça. C’est très autoréférentiel. Si vous m’accordez une minute, je vais vous expliquer.
Q : Je vous accorde une minute.
R : Vous voyez les documents accrochés au Système?
Q : À peine, l’impression n’est pas nette.

R : Oui, ce sont des linogravures, des impressions sur papier. J’ai fait ces images, elles sont tirées des pages d’un roman graphique sur lequel je travaille, intitulé Gratitude. Voilà.
Q : C’est tout? Ce n’est pas bien compliqué. Comme explication, c’est même un peu court.

R : Sans doute. Toujours est-il que le roman graphique se déroule dans un futur proche, où l’intelligence artificielle gère les sociétés partout dans le monde. Un homme, appelons-le Père, raconte un événement à son avocat : pendant un marathon, il aperçoit un panneau publicitaire intrigant, pour un jeu vidéo appelé Subjectivité. Il se renseigne sur le jeu, devient convaincu qu’on lui en a volé l’idée, et décide d’enquêter. À son avocat qui lui demande s’il détient une preuve de propriété intellectuelle, il répond qu’elle se trouve dans un portefeuille numérique volé par son ex-épouse lorsqu’elle l’a quitté et a fui Gratitude. Il doit aller le récupérer.
Q : Que veut dire « lorsqu’elle l’a quitté et a fui Gratitude »? Je ne comprends pas. Revenons en arrière. Expliquez, s’il vous plaît, mais sachez que votre temps est presque écoulé.
R : Ah, oui. Gratitude est le nom de la zone où vit Père. Le monde a été divisé en zones contrôlées par différentes singularités existant dans une impasse multipolaire. Chaque singularité a ses particularités. Gratitude correspond à la vision d’une société libérale dans laquelle on profite d’un revenu de base universel, d’une bonne gestion écologique et de la haute technologie. Sauf que la population doit créer des œuvres d’art pour que le système ne s’ennuie pas. S’il s’ennuie, l’économie s’effondre, les automates s’arrêtent. Il se trouve que Père est un créateur reconnu dans Gratitude. Il y a aussi un monde d’arnaques, Versa, un monde de snobs, Eternitysia, et une zone ‒ appelée Recta, ou Verita, selon le douanier ou la douanière sur qui on tombe ‒ où la singularité ne s’intéresse qu’au langage de la nature et laisse généralement les humains tranquilles. C’est là que l’ex-épouse s’est réfugiée. Je ne peux pas en dire plus sur l’histoire, sinon vous me voleriez mes idées. Et je ne sais même pas comment elle finit.


Q : Encore un qui prétend écrire un livre et qui n’a pas la moindre idée de ce qu’il dit. Je suppose que vous n’avez même pas d’éditeur. Pas de lieu d’exposition, pas d’éditeur. En somme, vous êtes un illuminé qui utilise les techniques les moins efficaces pour transmettre un message incohérent. Je vous interrogerais bien sur le choix de la linogravure, mais j’en ai assez entendu. Votre temps est écoulé.
R : Non, regardez, j’ai une preuve! Gratitude existe! C’est dans mon document de dépôt de brevet!
Q : Suivant!
R : Attendez, je peux expliquer pourquoi j’ai choisi la linogravure : c’est parce que la singularité aime la qualité du fait main! La singularité n’a pas de mains!
Q : Suivant! Et pourrait-on appeler quelqu’un qui s’y connaît vraiment en intelligence artificielle? Suivant!
R : Mais vous ne m’avez pas écouté! C’est de ça qu’il s’agit! Et je ne suis pas un auteur de romans graphiques, vous comprenez? Je suis un artiste conceptuel! Le projet est un concept de roman graphique!
Q : Suivant!
En savoir plus sur le projet Gratitude.me :
https://sporobole.org/creation/michael-eddy-chantier-ia-laboratoire/

