Adam Basanta | How You Produce Eternity, Soft Collisions Amongst Machines
Sporobole présente en grande première How You Produce Eternity, Soft Collisions Amongst Machines , une exposition d’Adam Basanta réalisée dans le cadre du Chantier IA!
L’exposition mettra de l’avant le travail de l’artiste inspiré par sa résidence de recherche et création à la Faculté de droit de l’Université de Sherbrooke en collaboration avec Sporobole.
Présentation de la commissaire :
Le système du marché de l’art et les économies culturelles parallèles qu’il alimente constituent un réseau extrêmement complexe dont les niveaux d’interrelations vont souvent au-delà des éléments visibles et tangibles. Il s’agit d’un système où perception et information s’entremêlent, générant une compréhension partielle, biaisée et empreinte d’opacité au regard de son fonctionnement et de ses multiples rouages. Déjà la réalité du milieu de l’art — de la création à la diffusion —, sans même mentionner son marché, est le résultat d’un enchaînement de points de jonction dont l’articulation peut parfois laisser perplexe. Le discours qui émane du système de l’art en est un de spéculation, de projection, d’interprétation et d’idéalisation : la production de sens dérive alors facilement vers une forme de fiction que régularise un certain consensus. Sur quelle réalité repose le branding que nous servent les réseaux sociaux? Dans quelle mesure nos identités numériques sont-elles performées par le processus de médiation qu’impliquent nos écrans? Quel rôle l’algorithme joue-t-il désormais dans le circuit du marché de l’art? De quelle vérité une critique d’art relève-t-elle? De quelle valeur une œuvre est-elle garante? De quelle fonction la valeur symbolique de l’art est-elle l’instrument? S’agit-il, par la création, de produire de l’éternité — et donc une valeur à peu près impossible à fixer?
Ces réflexions sur le système de l’art sont apparues dans le sillage de la résidence Interface : art – science Droit & IA (intelligence artificielle) qu’a réalisée Adam Basanta en 2024-2025 à Sporobole, en collaboration avec la Faculté de droit de l’Université de Sherbrooke. Cette résidence a été l’occasion d’interroger les rapports de similarité entre ces deux disciplines, à travers notamment la lentille algorithmique, menant ainsi à la création de schémas, diagrammes et arborescences qui articulent différents niveaux de relations entre le système du droit et celui de l’art. Puis simultanément à cette recherche, un autre corpus est apparu : une série d’œuvres algorithmiques a été produite à partir d’IA primitive. À l’aide d’un logiciel de détection de taches (blob’s detector) connecté à une caméra vidéo, la présence physique de Basanta a généré des images abstraites résultant d’enregistrements de type longue exposition. Des journées entières de travail captées par ce logiciel — gestes, mouvements, allers-retours devant la caméra de l’ordinateur —, se sont littéralement transmuées en œuvres picturales numériques comme résultat résiduel de la résidence. Cette pratique quotidienne de production d’images — une création parallèle automatisée — est ainsi devenue une manière de déjouer les limites du temps et de le rentabiliser : presque un geste de piratage de l’économie culturelle. Il s’agit donc d’une approche tactique qui a permis à l’artiste d’ajouter à ces œuvres, la valeur symbolique d’une autre création. Évaluée sur le marché de l’art, cette série se gonfle d’une double bulle spéculative à l’image des masses volatiles et aériennes qui la composent.
Les systèmes de l’art et du droit partagent cette similarité d’opérer en vase quasi clos à partir de leur cohérence interne respective, elle-même constituée de ses propres lois et de ses failles. Ces systèmes cependant ne sont pas immuables : comment se meuvent-ils, se transforment-ils? S’agit-il du résultat de collisions douces entre machines et entités vivantes? Sommes-nous devant l’émergence d’une nouvelle économie consensuelle où les humains et les algorithmes sont les deux faces d’une même médaille, contribuant à l’articulation d’un discours croisé — celui de l’art et celui du droit où les failles, visiblement, peuvent devenir des imperfections fructueuses et profitables? Peut-être conviendrait-il d’interroger la relation entre la construction d’une valeur et sa manipulation ultérieure? En questionnant les systèmes et leur valeur de vérité, c’est vers la notion de valeur symbolique que nous revenons inévitablement : notre idée du « vrai » et du « faux » façonnent notre expérience du monde — en plus d’être désormais particulièrement mise à l’épreuve par l’IA — et pourtant, elle est constamment altérée et modifiée par notre perception de la réalité et de la dimension symbolique qui l’active et l’alimente.
Hype, scam
Épilogue :
Est « hype » ce qui est intensivement médiatisé comme étant à la fine pointe, à l’avant-garde. Est « scam » ce qui relève de l’arnaque, de l’imposture. Le système du marché de l’art est un contexte où ces deux qualités peuvent aisément se croiser et devenir, ensemble, extrêmement efficaces, sinon proprement prolifiques. Si la manière dont l’art parvient à produire de l’éternité peut facilement être hype; de douces collisions entre machines sont ici des scams.
Avant de se concrétiser en une installation physique à Sporobole, ce projet a initialement pris la forme d’une performance en ligne secrète d’environ deux mois, au cours de laquelle un réseau de collectionneurs d’art et de commissaires fictifs a été déployé sur Instagram et intégré aux communautés artistiques locales et internationales. Cette expérimentation est le fondement même du projet artistique d’Adam Basanta, où la question du vrai et du faux est posée dans le contexte du monde de l’art. Si un réseau professionnel artificiel, constitué de faux profils sur les réseaux sociaux, d’interactions factices et de hypes créées de toutes pièces, apporte un plus grand bénéfice sur la carrière d’un artiste qu’un réseau réel : de quelle valeur la réalité — la vérité — est-elle finalement porteuse? Elle semble surtout faire la démonstration que des phénomènes comme la spéculation, la désinformation et l’apparence, seront toujours payants dans une société qui considère le capital comme une valeur fondamentale. Notre époque marquée par le capitalisme tardif est un contexte où la manipulation du réel apparaît comme justifiée : nous évoluons malgré nous dans l’ère de la post-vérité. Si l’influence de ce faux réseau impacte directement un parcours artistique, son artificialité est-elle fondamentalement moins vraie que la réalité? La vérité, c’est que le faux fait partie prenante de la réalité. Et le faux tout comme le vrai, s’intègre au tissu du réel dès qu’il se trouve mis en action : performé.
Outre cet aspect performatif central, le projet explore également l’angle mort de l’automatisation piratée. Déjà, les œuvres picturales créées dans le contexte de la résidence « Droit & IA » proviennent d’une forme de piratage : celui du temps de l’artiste, maximisé à travers une double production artistique; et sont issues d’un processus automatisé : celui du logiciel de détection de taches (blob’s detector). Dans le contexte de HYPE, SCAM — l’envers du décor de How You Produce Eternity, Soft CollisionsAmongst Machines —, ces œuvres font aussi, accessoirement, l’objet d’acquisitions fictives par de faux collectionneurs d’art contemporain. En galerie, tout ceci devient visible : le vrai et le faux se côtoient, l’automatisation est montrée pour ce qu’elle est et le piratage est révélé au visiteur. L’installation fonctionne alors comme le backend de la scénarisation algorithmique qui se déroule à l’écran : un backend piraté, presque l’atelier d’un hacker dont la ferme de « bots » est à l’origine du scam qui se déploie en surface et qui manipule nos perceptions. Ce qui nous ramène à cette question : si les choses ne sont pas ce qu’elles semblent, à quel point le marché de l’art est-il réellement ce qu’il prétend être? La valeur d’une chose n’est-elle pas toujours qu’une valeur perçue, une valeur fabriquée?
L’arnaque autofictionnelle de HYPE, SCAM, issue d’interactions algorithmiquement contrôlées, se présente comme une occasion de réfléchir aux angles morts de l’IA en matière de droit. Sachant que le trafic internet est maintenant constitué de plus de 50% de « bots », la question de la responsabilité de ces agents non intentionnels qui hantent nos mondes numériques représente un enjeu non seulement sur le plan juridique, mais aussi en ce qui concerne l’érosion de la cohésion sociale à laquelle ce phénomène contribue .
— Nathalie Bachand
Photos : Jean-Michel Naud


