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L’OEUVRE D’ART VERSUS L’OEUVRE DE SCIENCE : 2/3 : TOUT CE QUI TOMBE N’EST PAS UNE POMME

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Dans le premier billet de cette série (disponible ici), nous avons approfondi la différence entre art et science. La science est un art avec contrainte, disions-nous. Ces contraintes sont au nombre de trois :

science = art + un sujet + une méthode + un procès-verbal

Nous avons analysé quelques conséquences liées à l’existence d’un procès-verbal du travail scientifique. En particulier, nous avons montré comment cette contrainte affecte la capacité d’innovation du scientifique. Ce deuxième billet est consacré au sujet.

1 | Tous les sujets ne sont pas scientifiques.

Seules sont éligibles à un travail scientifique les expériences a) répétables, b) à volonté, et c) par n’importe qui. Cette restriction admet deux conséquences :

 

1. La vérité scientifique ne peut pas être la vérité du monde

Cette restriction du champ de l’investigation scientifique est importante dans la perspective de la discussion que nous avons eue sur le statut de la science, dans la série de billets du livre de Feyerabend (à lire ici, par exemple). Elle peut se dire ainsi : la vérité scientifique ne peut pas être la vérité du monde parce que la vérité scientifique est restreinte. Elle ne porte que sur une infime fraction du monde : celle des expériences répétables, à volonté, par n’importe qui.

Pendant longtemps, on a cru que ce n’était pas une restriction. Les lois universelles qui étaient découvertes via les expériences scientifiques permettaient d’expliquer tout le reste, soit par la déduction soit par le calcul. C’est ce qu’on a appelé le déterminisme. Dans cette pensée, l’ensemble de ce qui se produit dans le monde, depuis les mouvements des astres jusqu’au affects humains, découlerait d’un petit nombre de lois universelles. Une fois celles-ci connues (et l’ensemble des paramètres de départ explicités),  tout ce qui s’en suit est connu. En particulier, le futur du monde. (Mais pas seulement : le passé aussi !)

Cette pensée a volé en éclat deux fois. Une première fois avec la découverte de la mécanique quantique, en 1905. On a compris que les lois fondamentales étaient statistiques. Il y a une incertitude fondamentale, indépassable. Elle a volé en éclat une deuxième fois avec la théorie du chaos. On a compris que l’incertitude la plus ténue sur les valeurs de certaines observables pouvait tout changer sur le développement de certaines expériences. Comme on ne peut rien mesurer sans incertitude, on ne peut donc pas tout prévoir. La météo est un bon exemple de sujet pour lequel il n’y aura jamais de certitude scientifique.

Au stade actuel de notre compréhension de ce qu’est la science, les vérités scientifiques sont donc restreintes à un petit nombre de sujets, et elles ne peuvent prétendre apporter des réponses en dehors de ces sujets. Les vérités scientifiques sont universelles au sens où toute pomme tombe de la même manière. Mais elles ne sont pas universelles au sens ou tout ce qui tombe n’est pas une pomme. Pis que cela : tout ne tombe pas !

 

2. Une vérité universelle peut émerger d’une vérité singulière.

Dans la perspective de l’innovation, il est intéressant de se demander dans quelle mesure la restriction qui est apportée sur le sujet empêche la science de faire des découvertes. On peut poser la question ainsi : dans quelle mesure une expérience profondément subjective (singulière, non partageable par n’importe qui, et donc non-éligible à un travail scientifique) peut-elle aboutir à une vérité universelle ?

À cette question, il y a une première réponse, évidente : oui ! C’est toute la littérature, par exemple. L’histoire qui est racontée dans le livre Si c’est un homme, est celle de l’individu Primo Levi. Mais cette histoire, de la manière dont elle est racontée, touche à une vérité universelle sur ce qu’est un être humain. Il en va de même de l’Odyssée. En vérité, il en va de toute œuvre d’art lorsqu’elle est cela : une œuvre d’art, et pas juste l’expression de la subjectivité d’un individu.

Il y a une deuxième réponse qui est identique sur la forme (la réponse est « oui ! »), quoi qu’elle soit un peu plus subtile sur le fond. Car il arrive que l’expression subjective du rêve ou de  l’aspiration d’un seul individu, amène une communauté toute entière à réaliser qu’elle porte le même rêve. Et ce qui n’était au départ que l’expression d’une subjectivité individuelle (singulière, non partageable par n’importe qui, et donc non-éligible à un travail scientifique) acquiert une valeur collective. En quelque sorte, l’individu cristallise dans la réalité une forme d’imaginaire collectif latent.

Cette « valeur collective » n’est pas une vérité universelle. Elle n’est même pas une « vérité collective », car elle n’est pas une vérité tout court. Mais elle est collective et ça change tout, puisqu’elle devient partageable avec (presque) n’importe qui. Elle devient donc un sujet scientifique. Nous sommes dans un cas où l’expérience subjective révèle un sujet scientifique latent. Dans ce cas, elle peut conduire à des découvertes majeures. Parce que tout d’un coup, quelque chose se mobilise dans le réel, dans des directions inexplorées. Ce qui est intéressant de comprendre, c’est que ces directions sont inexplorées parce qu’elle sont injustifiables. La seule justification possible tient à une forme d’hallucination collective.

Cette « valeur collective » est celle que l’on retrouve dans les légendes urbaines, par exemple. Ce qui fait qu’elles se propagent tient à la valeur collective du matériau imaginaire qu’elle charrient. Lorsqu’on pense aux légendes urbaines, il vient immédiatement à l’esprit cultivé des exemples de mobilisation collectives à la fois insensées et tragiques : la rumeur d’Orléans, en France, en 1969, par exemple. Mais il arrive aussi que ces légendes urbaines engendrent des mouvements plus féconds et, dans une certaine mesure : plus lumineux. L’histoire du Prêtre Jean illustre ce cas de figure. Je reproduis ci-dessous un extrait d’un livre que j’ai publié en 2013* :

« La toute première rencontre entre l’Europe et les Indes s’est accomplie dans l’imaginaire occidental. Elle ne date pas de l’an 1498. Elle s’est produite au cours d’une série de nuits fiévreuses du XIIe siècle, quelque part dans l’imaginaire commun de plusieurs milliers d’hommes et de femmes du monde chrétien, sur un promontoire de leurs rêves. À cette époque, l’Occident affronte une crise majeure. Le peuple est opprimé et les croisades sont un échec. L’Europe chrétienne se trouve dans une impasse.

C’est alors que se propage la rumeur qu’il existerait au-delà de l’Arabie (quelque part aux Indes ou en Érythrée) un royaume où toutes les promesses de la chrétienté seraient tenues. En ce lieu, on trouverait abondance de biens, félicité de l’âme, harmonie sociale, concorde politique. Ce royaume édénique serait dirigé par un prêtre-roi dont le nom se résume à un seul prénom : le Prêtre Jean.

Parce que cette légende répond très précisément aux aspirations de l’Occident, elle va croître dans l’imaginaire collectif comme une fièvre, en dépit des incohérences, des approximations, des faussetés évidentes. Puisqu’elle représente l’espoir inouï d’une alliance politique nouvelle, elle va être relayée par les puissances régnantes tout au long du XIIe siècle.

Le désir collectif, lorsqu’il est porté à son comble, s’incarne. Nos rêves agissent sur la réalité. Des chimères écrivent. Quelques-uns d’entre nous reçoivent leurs messages. C’est ainsi que l’empereur byzantin Manuel Comnène annonce qu’il a reçu une lettre autographe du Prêtre Jean. Celui-ci l’aurait communiquée sans tarder à l’empereur Frédéric Barberousse, lequel l’aurait fait traduire du grec en latin. On trouve des traces de cette lettre dès 1160. Son existence est avérée en 1165.

Dans cette missive, le Prêtre Jean donne des détails sur sa religion, son royaume, son gouvernement, les peuples et même les bêtes vivant sous son sceptre. C’est une avalanche de merveilles. Soixante-douze rois lui versent tribut. Il est servi par des princes et des comtes. Les fleuves de ses contrées charrient des pierres précieuses. Dans son empire, la propriété n’existe pas. La paix règne. Tout appartient à Dieu et à son grand prêtre, qui officie couronne en tête.

En guise de conclusion à ce texte, le Prêtre Jean formule une invitation : « Si vous désirez quoi que ce soit qui est en notre pouvoir, demandez-le-nous. »

Bien entendu, cette lettre est un faux. Mais cela importe tellement peu au regard de l’espoir qu’elle suscite. Le pape Innocent IV, le roi Saint Louis de France, le roi Henri IV d’Angleterre, le roi Alphonse V d’Aragon, le roi Jean Ier du Portugal, d’autres encore, tous n’auront de cesse qu’ils aient trouvé le royaume du Prêtre Jean. Tous lui envoyèrent des ambassadeurs porteurs d’un message d’alliance. Pour les plus connus, ces messagers s’appelaient Marco Polo, Bartolomeu Dias, Christophe Colomb, Vasco de Gama.

Vasco de Gama est porté par le rêve d’un pays chrétien au-delà de l’Arabie, et c’est pourquoi, lorsqu’il touche au but, à Calicut, au printemps 1498, il s’attend à voir une église. »

Cette histoire illustre la citation de Paul Arden : « Commence par te tromper, et tout devient possible ». Parmi toutes les erreurs possibles, il y a notamment celle de croire que son rêve a de la valeur au-delà de sa personne.

 

2 | Tous les sujets ne sont pas considérés comme scientifiques.

Même parmi les sujets qui sont éligibles à un travail scientifique, on constate qu’il y a des sujets qui ne sont pas considérés comme scientifiques. Au premier chef, il y a le sexe.

En 1938, Alfred Kinsey a 44 ans. Il est professeur de zoologie à l’Université de l’Indiana, aux USA. Ses recherches portent sur les Cynipidae, ce que nous appelons couramment « les guêpes à galles ». Les articles qu’il a écrit sur ce sujet ont fait de lui une référence mondiale. Mais Alfred Kinsey reste curieux. Il se trouve qu’il est inquiet de sa propre sexualité qu’il n’arrive à ranger dans aucune des deux catégories qui existent à cette époque : hétérosexuel versus homosexuel. À la faveur de discussions avec ses étudiants et collègues, il note un paradoxe : les scientifiques ont accumulé plus de connaissances sur la sexualité des insectes que sur celle des humains ! Alors, il décide de réorienter ses recherches. Il va utiliser ses compétences de scientifique pour explorer ce sujet qu’il considère comme majeur et négligé.

Dès 1938, Clara McMillen, son épouse, et lui-même commencent à interviewer des hommes et des femmes sur le sujet de leur sexualité. Le protocole est scientifique. Les sujets proviennent de toutes les classes sociales. Chaque entretien comporte plus de trois cent questions extrêmement intimes. Il dure plusieurs heures. C’est ainsi qu’ils captent une tout autre réalité que celle qui prévalait à l’époque : une sexualité d’obédience chrétienne, c’est-à-dire à la fois hétérosexuelle, maritale et restreinte à la pénétration vaginale.

Ils seront bientôt rejoint par d’autres chercheurs. En 1947, ce groupe obtiendra un financement de la fondation Rockefeller, qui lui permettra de se fédérer sous le nom de l’Institute for Sex Research (l’Institut pour la recherche sur le sexe) à l’Indiana University. 15 ans après qu’ils ont commencé, les chercheurs ont totalisé un  5300 hommes et 5940 femmes (tous de phénotype européen). L’ensemble des données collectées fera l’objet de deux livres. Le premier est titré, »Sexual Behavior in the Human Male» (le comportement sexuel de l’humain mâle). Il paraîtra en 1948. Le second est titré  and »Sexual Behavior in the Human Female» (le comportement sexuel de l’humain femelle). Il paraîtra en 1953. Ces deux livres provoqueront une onde de choc extraordinaire dans la société américaine et au-delà.

Dans un tel cas, on s’attend à ce que le chercheur essuie des critiques morales, politiques et religieuses. Elles furent nombreuses et d’ailleurs tellement véhémentes qu’elles aboutirent à ce que la fondation Rockefeller retire son soutien financier à l’Institute for Sex Research, en 1952. On s’attend aussi à des critiques sur le protocole expérimental. Elles furent au rendez-vous, qui portaient sur la représentativité de l’échantillon qu’ils avaient analysé. Mais ces critiques, lorsqu’elles étaient pertinentes, n’étaient pas susceptibles d’affecter les conclusions de son travail. En revanche, on s’attend moins à des critiques à l’intérieur du champ de la science sur l’opportunité d’une recherche scientifique bien menée sur un sujet négligé. Pourtant, on en trouva aussi. C’est ainsi que l’American Social Hygiene Association (l’Association Américaine d’Hygiène Sociale) expliqua très simplement : “There should be a law against doing research dealing exclusively with sex.” (Il devrait y avoir une loi qui interdit les recherches portant exclusivement sur le sexe.)

Cette opposition est particulière en ce qu’elle considère que le sujet ne devrait pas faire l’objet d’une investigation scientifique, alors même qu’il est éligible à cela. Malheureusement, cette opposition n’est ni anecdotique ni conjoncturelle. Dans un article qui s’intitule Long After Kinsey, Only the Brave Study Sex (Longtemps après Kinsey, seuls les braves étudient le sexe), qu’elle publia le 9 novembre 2004 dans le New York Times, la journaliste Benedict Careynov analyse la situation des scientifiques qui œuvrent sur ce sujet. Sa conclusion est impressionnante : il y a une opposition systématique à ce type d’études. C’est une opposition de principe. « En juillet 2003, par exemple, le Congrès a menacé de mettre un terme à plusieurs études sexuelles très bien considérées, notamment des études concernant l’émotion sexuelle, l’éveil sexuel, et le personnel des salons de massage. L’été dernier, les responsables de la santé ont refusé de financer une proposition très attendue de soutenir et former des étudiants intéressés par l’étude de la sexualité. Cette proposition était soutenue par trois grandes universités. »

La première publication du livre d’Isaac Newton Philosophiae naturalis principia mathematica (Principes mathématiques de la philosophie naturelle), qui fonda les sciences expérimentales modernes, date de 1687. Il fallut attendre 251 ans pour que ces principes soient appliquée à un sujet majeur, qui a toutes les caractéristiques d’un sujet scientifique. Encore aujourd’hui, 331 ans après Newton, les chercheurs qui investissent ce sujet n’ont ni les mêmes moyens ni la même liberté que ceux qui cherchent sur les particules élémentaires.

 

3 | Tous les sujets ne sont pas éligibles à un financement

Le fonctionnement moderne de la science est marqué par la montée en puissance des agences de recherche. Ce sont des organismes qui sont chargés de sélectionner les sujets de recherche qui sont éligibles à un financement, et donc à une étude scientifique. En France, c’est l’Agence Nationale de la Recherche (ANR). Au Canada, c’est le Conseil national de recherches du Canada (CNRC). Aux USA, c’est la National Science Fondation (NSF).

Cette montée en puissance représente un tournant majeur dans la gestion de la recherche. Avant, on laissait à la curiosité du scientifique le soin de choisir son sujet. On jugeait uniquement le résultat : est-ce que l’étude a été faite suivant les standards scientifiques ? Maintenant, on sélectionne les sujets à l’avance. On juge donc deux fois l’étude scientifique : à la fois le sujet et la manière dont l’étude est conduite. Cette évolution a introduit un biais fondamental : il est beaucoup plus difficile de financer des sujets originaux, émergents, prometteurs ; plutôt que des sujets anciens dont on sait qu’ils ont déjà produit des résultats. Or, comme le disait le physicien Niels Bohr : « On n’a pas inventé l’ampoule électrique en améliorant la bougie ».

On peut le formuler autrement : on ne connaîtra jamais les recherches qui auraient pu donner des découvertes majeurs mais n’ont jamais été financées.

 

4 | Remarques conclusives

Le sujet scientifique est donc trois fois restreint. Il est restreint une première fois de part la règle scientifique. Il est restreint une deuxième fois de part la culture scientifique. Il est restreint une troisième fois de part le financement scientifique. Toutes ces restrictions agissent contre la découverte. Elles diminuent l’efficacité de la science à être innovante.

Il existe une quatrième restriction qui est moins évidente et, peut-être, moins forte, mais elle demeure tout de même castratrice. La science souffre d’un biais fondamental qui est dû à la sociologie des scientifiques. Parmi tous les biais, le plus évident est un biais sexiste. Les scientifiques étant majoritairement des hommes, les sujets spécifiquement féminins sont systématiquement minorés dans les choix de recherche. C’est ainsi que l’endometriose n’a pas encore reçu toute l’attention qu’elle mérite.

L’endométriose est une maladie gynécologique qui affecte 10 à 20 % des femmes. Si on sait qu’elle se manifeste par des règles douloureuses, on sait très peu de choses sur cette maladie : ni son étiologie ni son évolution ni sa physiopathologie. Cette ignorance contraste avec le nombre de personnes qui sont atteintes. Le 28 septembre 2015, la journaliste Jessica Glenza a publié dans le Guardain un article titré  Endometriosis often ignored as millions of American women suffer (L’ endométriose est souvent ignorée, alors que des millions de femmes souffrent). Dans cet article, elle rapporte ce chiffre : pour chaque personne qui a développé un diabète, aux USA, les National Institute for Health (NIH : les agences de financement de la recherche en santé des USA) ont dépensé 35,66 $ annuellement, afin de trouver un remède. Pour chaque personne atteinte d’endométriose, le chiffre est de 0,92$.

Bien entendu le biais sexiste n’est pas le seul : les sujets spécifiques aux minorités visibles (autochtones, par exemple) ou invisibles (LGBT, par exemple) ne sont pas à égalité d’attention avec les sujets qui importent aux classes dominantes.

Certes, il est difficile de comparer l’art et la science sur le terrain de la sociologie des acteurs principaux. Il n’est pas évident que les biais ne soient pas aussi forts, s’il ne sont pas semblables. Du moins, l’art demande-t-il moins d’études diplômantes : le filtre éducatif est donc moins fort.

Miguel Aubouy

* Le syndrome de Vasco de Gama, ici.

Crédit photographique : David Werbrouck (unsplash.com)